CONTES DE LA DÉCADENCE ROMAINE

TEXTE DE JEAN RICHEPIN
LU PAR VALÉRIE BARRAL ET THIERRY PAILLARD

Ce qui nous a séduit dans ce recueil de contes de Jean Richepin, paru en 1898, outre l’ambition de faire revivre le monde de la décadence romaine (l’inévitable déclin et chute de l’Empire romain où se croisent et se recroisent des personnages bigarrés et fantasques), c'est le dépassement d’un simple tableau historique avec, derrière le masque antique, les tableaux d'une société où nos contemporains peuvent se reconnaître…

 

Le style de l’écriture est ciselée, lapidaire, et joue dans un style rythmé à transposer un latin de choix, des mots durs et limpides, et des phrases sonores et musicales, à travers des lieux symboliques comme le lieu de parade qu'est le cirque romain, ou le cloaque, l’égout, lieu de débâcle et de rencontre.

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Jean Richepin, (1849, Médéa, Algérie – Paris, 1926),

poète, romancier et auteur dramatique français.

 

Ce fils d'un médecin militaire breton à la jeunesse turbulente fit de brillantes études secondaires : École normale supérieure et licencié ès lettres.

Il mène pendant la guerre de 1870 une vie d'errance ; il est tour à tour francs-tireurs, journaliste, professeur, matelot, docker. Puis, il découvre le quartier latin, où il se fait vite remarquer par ses excentricités : avec Raoul Ponchon et Maurice Bouchor, il fonde le Groupe des Vivants, et se crée une biographie imaginaire et riche en couleurs.

Fortement inspiré par les œuvres de Petrus Borel, Baudelaire et Jules Vallès, il célèbre l'instinct et se décide « réfractaire », prompt à rejeter le joug des conventions sociales et culturelles.

Le grand public découvre La Chanson des gueux (1877), qui vaut immédiatement à son auteur un procès pour outrage aux bonnes mœurs. Le livre est saisi, et Richepin condamné à un mois de prison à Sainte-Pélagie, mais c'est un succès poétique.

Après des débuts d'acteur et d'auteur de théâtre aux côtés de Sarah Bernhardt, il connaît le succès théâtral et publie plusieurs romans très populaires. Voyageur invétéré, il sillonne l'Europe et l'Afrique du Nord, à la recherche d'espaces « exotiques », de grand air, et de nouveau.

Malgré une « carrière de révolté » que les honneurs avaient peut-être rendu inoffensif, il est élu à l'Académie française en 1908, et depuis considéré comme un « très grand rhétoricien ».

 

Georges Brassens met en musique deux de ses textes : « Les oiseaux de passage » et « Les Philistins » (titre original : Chanson des cloches de baptême

Présentation

extraits des contes

« Mais nous voici dans le Cirque, où l'on a pénétré sans peine, malgré la multitude des arrivants, grâce à tant de vomitoires savamment aménagés. Quel immense fourmillement de têtes sur ces gradins en amphithéâtre dont les derniers touchent le ciel ! Dans la lumière tamisée par le velarium couleur de safran, on dirait une corbeille de fleurs humaines disposées en forme de cratère. Et de ce cratère jaillissent des rires, des cris, des chansons, des appels en explosions continues, bourdonnantes et crépitantes, qui s'enflent soudain et éclatent comme une fanfare de trompettes lorsque des consulaires, ou les Vestales, ou tel mime célèbre, ou telle courtisane admirablement belle font leur entrée, et surtout quand César prend place dans sa loge, où sa splendeur flamboyante de pierreries semble le soleil descendu sur terre. » (Les courses)

 

« Ce qu'il faut aujourd'hui, si l'on veut soulever l'enthousiasme de l'amphithéâtre, c'est la pantomime obscène jouée par des infirmes, tels que l'abominable Styrax et l'infâme Gellia, celle-ci sans jambes, celui-là sans bras ; c'est la danse lémurique de cette bande de géants aux corps décharnés de larves, qui nous donnèrent, l'autre jour, l'illusion de squelettes étrusques apparus à la lumière du soleil ; c'est la bataille grotesques entre un manipule de gibbeux et une caterve d'hydropiques ; c'est enfin, et par-dessus tout, les duels de gladiateurs nains, ambidextres et pédipugnes, ravalant notre divine gladiature, naguère encore si noble, dernier et prestigieux souvenir de l'antique eurythmie, honneur du nom romain et gloire de l'humanité, à n'être plus qu'une immonde boucherie de quadrumanes. » (Pour le beau)

 

« C'était là le stigmate suprême et sûr du mal, et d'où on lui avait donné son nom de peste violette.
Ces taches, en effet, demeuraient jusqu'à la mort, sans perdre leur couleur caractéristique, même celles qui se changeaient en accidents plus suppliciants, tels que bubons, anthrax, pustules gangreneuses, lesquels conservaient toujours, autour de leur centre suppurant, charbonneux ou pourri, l'auréole violette. Et, pareillement les déjections et les vomissures des malades, d'abord teintées de bile livide, se décomposaient à la lumière ainsi qu'un coulin d'eau charbonneuse, et s'y mouraient de plaques ou reparaissait dans d'épouvantables fétidités la nuance triomphale de l'infection première, en pourpre bleutée, pâle et métallique, hideusement violette. » (La Thaumaturge)

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